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« En toi paraît Leïla et d'Elle tu t'enquières ;
Tu penses qu'Elle est autre et autre Elle n'est guère !
En le dogme d'amour, c'est une insanité ;
Comprends : la désunion est dans l'altérité !
Ne la vois-tu donc pas te vêtir d'élégance ? 
Elle disparaîtrait n'était-ce ton essence.
Approche - Lui dis-tu ? Elle est toi, il s'avère !
Et puis t'accorde-t-Elle cette union qui t'est chère,
Plus de proximité, tu crois, cela confère !
Sa rencontre est ardue : ne peut la convoiter 

Que l'homme départi de son identité.
Je me suis d'Elle épris, grandement, follement ;
Je L'ai aimée encore, jusqu'au ravissement.


Si Elle jure alors que je suis Elle-même, 

N'y voyez l'expression d'un quelconque blasphème.
Jaloux de cette ardeur, tu peux me quereller : 

Je n'entends et ne suis pas même interpellé.
Prêterais-je l'oreille à qui me moralise, 

Quand sur Elle se noue le col de ma chemise !
L'objet de mon ardeur, en Elle je voyais. 

Mais mon principe même, ô bonheur, Elle était.
En la voie de l'amour, je La disais l'essence.
J'ai donc dû effacer mon humaine substance,
Pour que soit, à ces mots, donné dûment créance.
J'étais dès lors l'aimé, moi qui était l'amant,
Mon existence étant mon plus grand manquement !
Par Elle était mon ouïe, par Elle mon regard :
De Soi Elle donnait à Soi l'image à voir ! »

(Al Harraq, fin du XVIIIe siècle)




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à Jade & Gabriel
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"Nef agile vole sur les mers
 II a vu les mille palais
 Qui se mirent au front de l’onde
 Et les mille minarets 
Qui s'élancent de la mer profonde. 
Son regard est encore fixé 
Sur la petite nuée 
Qui floconne en un coin du ciel. 
Son regard développe ses ailes. 
Il en revient découragé, 
C'est encore une petite nuée 
Qui s'amuse au masque du monde; 
Il a vu les cent mille années 
Il a vu tordre aux doigts des cordiers
 Les longs fils des ans, et les tiges fanées 
Des grandes plantes séculaires. 
Son regard n'est point rassasié. 
Nef agile vole sur les mers." 

Gustave Khan - le Conte de l'or et du silence- 1898 

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"II me semble que j'ai cueilli un jour une rose 
et que j'ai passé les temps à me souvenir du parfum."

Gustave Khan - le Conte de l'or et du silence- 1898

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"De la bouche d'hommes hâlés et durs 
- sentinelles sur les seuils des déserts, 
de la bouche d'hommes aux maigres paroles, 
j'ôterai, dit-elle, 
des mots chauds comme blé, laine, huile. 

La nuit j'en écraserai le grain, j'en filerai la lettre, j'en presserai la syllabe. 
En pain, robe, lampe changerai leur nom. 
Puis avant la naissance de l'aube, 
retournerai soumise rendre mon butin 
à la bouche, au corps, au regard des hommes du désert."

  André Schmitz - la lumière, cette berbère-

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« En toute parole de l'Écriture, recherche le sens qu'elle contient, 
afin de pénétrer la profondeur de la pensée des Saints. 

 Ceux que guide la grâce perçoivent toujours une sorte de rayon spirituel 
qui illumine les versets sacrés et permet à l'esprit de distinguer 
les paroles extérieures des réflexions profondes inspirées à la pensée de l'âme.

 Celui qui lit ces versets, fertiles de sens, 
en négligeant de les approfondir n'enrichit point son cœur; 
en lui s'éteint la force sainte qui, au contraire, 
communique à un cœur vraiment compréhensif une saveur exquise. 

 L'âme douée d'esprit, 
reconnaissant la pensée pourvue d'une force spirituelle secrète, 
en assimile avec ardeur le contenu. 

 Tout homme ne peut être édifié par les paroles spirituelles,
au sein desquelles vit une grande puissance mystérieuse. 

La parole céleste nécessite un cœur détaché de la terre. »

Sentence XV de Saint Isaac le Syrien ou Isaac de Ninive (né vers 640)

 
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La Légende du Feu 

En ce temps-là... 
En ce temps-là, c'était il y a très longtemps, à l'aube des temps, bien avant que le temps ne soit le temps. 

En ce temps-là... 
En ce temps-là, la terre venait de naître. 
Sur cette terre qui prenait forme, à peine surgit du chaos des origines, sur cette terre où résonnait encore l'écho du big-bang. 
Sur cette terre où nul être humain, nul animal, nulle plante, pas même un brin d'herbe, n'existait. 
Sur cette terre à l'aube du monde, dans l'éblouissante arrogance d'un univers en train de naître, le feu régnait en maître. 
La terre était en feu.
La terre était le feu.
Le feu était lumière.
La terre était lumière.

Aujourd'hui, il nous est impossible d'imaginer le feu des origines, tellement différent de celui abâtardi, domestiqué, humanisé, que nous connaissons aujourd'hui. Le feu dont je parle, profond, superbe, d'un rouge insoutenable, embrasait rochers et montagnes, embrasait l'univers pour rivaliser avec son père le soleil, tout proche. C'était le feu lumière, magnifique et royal dans la resplendeur de sa jeunesse. 

Or il advint qu'un soir, alors qu'il visitait son royaume, il arriva au sommet d'une montagne qu'il venait d'embraser. Brusquement il s'arrêta, intrigué et fasciné. À ses pieds, à perte de vue, une immense étendue froide, immobile et dure luisait d'un étrange reflet métallique, sous la lumière pâle et glacée d'une lune si proche que l'on aurait presque pu la toucher. Devant cette vision insolite, il éprouvait un sentiment étrange, une curiosité teintée d'un peu d'angoisse, comme celle d'un jeune animal qui, explorant son univers, pour la première fois découvre l'inconnu, découvre l'autre. 

Après un long, un très long moment, il décida de s'approcher de cette chose rigoureusement immobile silencieuse et vaguement inquiétante. Très lentement, précautionneusement, il s'avança. Comme rien ne se passait, s'enhardissant, il s'approcha de plus en plus près. D'un coup, il s'arrêta net, à la surface de l'autre, sur l'immensité immobile, il avait vu quelque chose, une curieuse lueur rouge remuer. La lueur s'était immobilisée en même temps que lui. Lentement il bougea, elle bougeait aussi, il bondit, elle bondit de même, il s'immobilisa, elle se figea. Frénétiquement il se mit à courir, l'immense étendue s'embrasa à nouveau, s'illumina, elle n'était plus qu'une gigantesque lueur pourpre qui scintillait et dansait sous la pâle lumière lunaire. De plus en plus vite il courut vers elle, de plus en plus vite elle courut vers lui. Alors qu'il allait l'atteindre, il ralentit, il ralentit de plus en plus jusqu'à s'arrêter enfin, intimidé et tremblant. 

Longtemps il resta là immobile, fasciné, sous le charme. Le feu venait de découvrir la glace. 

Comme elle était belle, lisse, froide, brillante. À sa surface il lisait des choses merveilleuses, ne sachant pas que ce qu'il lisait n'était que le reflet de lui-même. Le feu était amoureux de la glace, de l'image que la glace lui renvoyait de lui, amoureux de son image. Devant l'ardeur du feu, la glace ne resta pas insensible, elle s'émut. Toute sa surface se couvrit de milliers de gouttelettes qui scintillèrent comme des diamants. Croyant voir des larmes, le feu redoubla d'ardeur, il rayonnait, il resplendissait, il éclatait, il embrasait le ciel. Devant cette passion la glace s'entrouvrit de plus en plus, le feu au comble de l'exaltation s'avança pour la posséder, la glace s'ouvrit largement... et l'engloutit. 

C'est à cet instant même, très précisément que l'ordre des choses fut rompu, la lumière disparut de l'univers. Un univers que la glace et les ténèbres recouvrirent pour les siècles des siècles. Cependant, au sommet de la plus haute montagne de l'univers, une petite lueur rouge faible et agonisante subsistait. Quelques étincelles, par miracle, avaient échappé au cataclysme. 

Plus tard, beaucoup plus tard, quand le temps des hommes fut venu, c'est de ces étincelles qu'ils naquirent, fragments épars, vestiges infimes de l'éclatante lumière des origines. Ainsi, les hommes, à leur naissance, possédèrent tous une parcelle de la vraie lumière. Mais elle était faible et fragile et beaucoup ne la virent pas, ne la reconnurent pas, la laissèrent mourir et perdirent jusqu'à son souvenir. Seuls quelques-uns surent la reconnaître, la garder, la protéger et tentèrent de lui rendre sa splendeur passée. Ce sont ceux-là, les initiés, qui nous l'ont transmise à travers la longue chaîne des hommes. 

C'est pour cette raison qu'en ce jour de solstice, en ce jour où dans son effort désespéré pour rejoindre le ciel, la lumière de la terre prolonge le jour aussi loin qu'elle le peut, aussi fort qu'elle le peut, jusqu'à l'ultime limite du possible. C'est pour cette raison que ce jour-là, cette nuit-là, tous ceux qui se savent les dépositaires de cette parcelle de lumière allument un immense brasier pour sceller l'alliance entre l'ombre et la lumière, pour abolir la nuit. 

St. Jean (La réalité) "paru dans le magasine "Monades, spiritualité et tradition" 

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"Debout silencieusement près de la clôture,
 tu arbores ton merveilleux sourire. 
Je reste sans voix, et mes sens sont emplis 
des notes de ta belle chanson 
sans début ni fin. 
Je m'incline profondément vers toi.


 Vous pourriez penser que mon ami poète était un mystique, 
du fait de sa profondeur de regard et de vision. 
Mais c'était seulement quelqu'un d'ordinaire, 
 comme n'importe lequel d'entre-nous.
 Je ne sais comment ni pourquoi il était capable 
de regarder et voir de cette façon là, 
mais elle correspond très exactement à la manière 
 dont nous pratiquons la pleine conscience. 

Le secret du succès est d'être vraiment nous-même, 
car l'étant nous pouvons rencontrer la vie 
dans l'instant présent."
 
Thich Nhat Hanh 


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Être humain, c’est être une maison d'hôtes. 
Tous les matins arrive un nouvel invité. 

Une joie, une dépression, une méchanceté, 
une prise de conscience momentanée vient 
comme un visiteur inattendu. 

Accueillez les tous et prenez-en soin! 

Même s'ils sont une foule de chagrins, 
qui balaient violemment votre maison 
et la vident de tous ses meubles, 
traitez chaque invité honorablement. 

Peut-être vient-il faire de la place en vous 
pour de nouveaux délices. 

 La pensée sombre, la honte, la malice, 
rencontrez-les à la porte en riant, 
et invitez-les à entrer. 

Soyez reconnaissants pour tous ceux qui viennent, 
parce que chacun a été envoyé comme un guide de l’au-delà.

 ~ ~ Rûmi ~ ~  

(Traduit par Deborah Bacon, 
selon la version de Coleman Barks, The Essential Rumi) 

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Ce n'est pas ce qui arrive 
 qui détermine ma vie,
 mais ce que je choisis de faire 
avec ce qui arrive. 
  Annie Marquier
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Heureux celui qui sait regarder avec les yeux de l'âme,
 celui qui vit de la beauté de la vie, 
 celui qui s'émerveille même du plus banal, 
 celui qui vibre de tout ce qui vibre.
Marc Halévy 


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" Pour monter jusqu'aux cieux, il te faut, pèlerin,
passer, et le plus droit, par la croix des chemins. "


Angelus Silesius, Le Pèlerin chérubinique, 1656



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« Vois, gardien d'Israël
Ne t'endors point ni ne t'assoupis;
À ma droite Michaël,
À ma gauche Gabriel,
Devant moi Uriel,
Derrière moi Raphaël,
Et au-dessus de moi
La présence de Dieu. »



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